Par Sonia Scolan
Quelle est votre approche du travail documentaire ?
J’ai grandi et habite dans une très petite ville de Pennsylvanie au bord du lac Quinn. L’eau fait partie de mon histoire et sa mémoire et la mémoire collective me fascinent. L’attention portée à la nourriture saine, par opposition à la nourriture industrielle, m’a été également transmise par ma mère, militante sur cette question. Ces éléments ont grandement éveillé ma conscience sur notre place sur cette terre. J’ai toujours été curieuse de découvrir d’autres territoires et j’ai beaucoup voyagé dans le cadre de mes travaux anthropologiques. Mon approche, mon envie de connaître ne passent pas par les livres ou les concepts mais par l’échange, la présence et le partage. Pour moi, c’est la manière la plus authentique d’appréhender les autres cultures, les façons de vivre différemment. Cette confrontation me permet de mieux me comprendre moi-même. J’ai par ailleurs une approche transversale : mon parcours m’ayant menée également vers la réalisation mais aussi la photographie, la création, la danse et la chorégraphie. Je suis persuadée qu’imaginer le futur désirable est le premier pas pour transformer la société.
Comment est né Oceania : Journey to the Center ?
L’histoire de Kiribati, un archipel du Pacifique confronté à la montée des eaux, à la raréfaction des pluies, a été médiatisée. Je me suis demandée comment les populations concernées accueillaient ces messages médiatiques qui annoncent leur fin prochaine. Je ne souhaitais aborder le sujet dans une approche ni politique ni scientifique mais humaine. J’ai obtenu une subvention et me suis rendue à Kiribati en 2013. J’ai réservé une chambre chez l’habitant dans une des îles, chez Tekinati. J’y suis restée deux semaines et demie en filmant très peu, juste à partager son quotidien, à l’écouter. Quelque chose de très fort, plus même qu’une amitié, a commencé à se sceller entre nous.
Le film est le fruit de cette rencontre. Nous l’avons imaginé et construit ensemble. Les images ne sont venues qu’après. Le Covid nous a éloigné pendant trois ans, les frontières ayant été fermées. Mais notre collaboration s’est poursuivie à distance. Tekinati ne parle pas de crise, elle ne se présente pas comme victime. Ses mots ne sont que paix et beauté. Elle m’a parlé de son histoire, des croyances de son peuple, de sa vision, et quelque chose a commencé à basculer dans les miennes. Cette rencontre a tout changé, jusqu’à la façon dont je respire.
Quel est l’avenir de cette communauté ?
Tekinati porte et transmet la mémoire collective des Kiribatis héritée oralement de générations en générations, par le biais des contes et des chants partagés lors des rassemblements de la communauté et racontés par son père. Il y a l’histoire officielle écrite et puis il y a leur histoire, leurs vérités qui ont traversées les siècles et qui ne coïncident par avec l’histoire conventionnelle.
Récemment , Tekinati était en Nouvelle-Zélande, où une grande communauté de Kiribati réside, afin de rappeler à nouveau qui ils sont, la beauté et la sagesse dont nous avons tant besoin dans ce monde occidental. Ils étaient nombreux à l’écouter. Le respect et l’attention portés à ces héritages sont essentiels pour envisager l’avenir différemment. Le Festival Pêcheurs du monde est un de ces endroits où l’on se réunit pour les partager.
Charles a quitté son île pour une autre où il peut pêcher et s’occuper de la terre. Imprégné et fervent défenseur de sa culture, il a choisit de tourner le dos à la « civilisation ». Le système dans lequel nous vivons, capitaliste, extermine les ressources, détruit la planète et vole l’essence de la vie. Pour autant, je suis très optimiste pour l’humanité ; si nous nous reconnectons ensemble avec les forces de la vie, un nouveau chemin peut émerger.

