Par Sonia Scolan
Quelle est votre histoire ? Qu’est ce qui vous a amené à réaliser ce documentaire ?
Je suis parisienne d’origine et j’ai suivi un parcours aux Beaux-Arts de Cergy, option cinéma avant de poursuivre mes études dans un autre domaine. Je n’ai finalement décidé de faire de la réalisation documentaire mon métier qu’au moment du confinement en 2020. Je ne connaissais pas Le Havre, et j’ai eu un vrai coup de cœur pour la ville, son rapport à la mer, son histoire portuaire. J’ai eu envie de m’y arrêter. Pendant un an et demi, j’ai cherché un sujet, allant à la rencontre des dockers, des pêcheurs, des côtiers et des agriculteurs.
Comment avez-vous rencontré Soren et Karving ?
Par hasard, au marché aux poissons. Nous avons commencé à échanger. Le fait qu’ils soient dans la transgression a aiguisé ma curiosité. Ils pêchaient dans des zones interdites, les derniers bassins ouverts sur la mer. Cela m’a surprise ! Ces espaces n’étaient donc pas encore déshumanisés ? Le port du Havre est de plus en plus rongé par la zone industrielle et il y a de moins en moins de place pour les pêcheurs. Des jeunes s’y intéressaient ? Cela me semblait anachronique. Ils m’ont partagé leurs secrets.
Nous avons en quelque sorte conclu un pacte de confiance. J’ai trouvé une place car ils m’ont fait une place, au fur et à mesure, dans leur intimité. L’intérêt a été réciproque : ils ont été contents que quelqu’un s’intéresse à eux, fiers même d’être filmés. Ils ont senti que le regard que je posais sur eux étaient bienveillant. Pendant trois mois, j’ai filmé sans même avoir d’intentions claires. J’ai mis du temps à trouver le fil.
Quel message porte le film ?
Le film est la rencontre avec Soren et Karving . Elle permet d’embrasser leur point de vue sur la société en tant que jeunes ados confrontés à la différence, aux problématiques de séparation des parents, aux difficultés à l’école. Ils avaient 13 ans et passaient le brevet. Elle capte le parcours de deux amis dans cette ville, passionnés de pêche. Par le biais de cette dernière, ils ont l’impression de vivre des choses extraordinaires. La pêche est aussi une fuite , un rêve, une façon de se retrouver et d’avancer vers un objectif ; une thérapie aussi je pense. Ce que j’ai trouvé très beau également, c’est comment la pêche les nourrit énormément au niveau de leur corps et permet de les découvrir dans leur champ de force; ils sont actifs, autonomes, à l’affût, et dans la patience tour à tour, au contact des éléments, en relation avec des gens de tout âge, de tout milieu et de toutes origines réunis dans le même espace public.
Soren et Karving ne sont pas des exceptions mais la rencontre est singulière. Beaucoup de jeunes pêchent, ils me l’ont montré sur les réseaux sociaux, c’est à la mode. J’aurais pu tourner le film avec d’autres, mais le film n’aurait pas été le même sans eux.
Votre relation semble très forte, perdure-t-elle ?
Oui, ils sont très attachants. C’est mon premier film. J’étais seule au son et à l’image, il a fallu les suivre par tous les temps. J’ai essayé de proposer des mises en scène mais cela ne marchait pas. Ils n’en voulaient pas. Cela n’a pas toujours été facile pour qu’ils se livrent, qu’ils jouent le jeu. J’ai tourné de fin 2023 à septembre 2024 et le film a été diffusé sur France 3 Normandie, France 3 nationale et projeté au cinéma Le studio au Havre en présence de Soren et Karving. Une autre séance est programmée début mars.
Était-ce votre première approche du monde de la pêche ?
Oui et cela me suit…. J’ai plusieurs projets en cours et finalement la pêche y est récurrente : je travaille actuellement sur un autre documentaire avec d’autres pêcheurs mais qui, eux, souffrent de leur métier. Le second projet aborde la question de la loyauté intergénérationnelle dans les familles de marins pêcheurs et le dilemme du jeune qui souhaite suivre une autre voie.
