AUTOUR DU FILM DELTA DE Michele Vannucci

Par Elodie Hachet, enseignante-chercheuse en cinéma à l’Université Paris 8

Dans Delta, Michele Vannucci enregistre le territoire de Porto Tolle, qui jouxte le delta du Pô. Cette fiction met en scène Osso, déterminé à protéger le fleuve contre le saccage des braconniers, et Elia, l’enfant du pays, condamné à pêcher illégalement pour faire survivre les siens. Le réalisateur enregistre les mutations, les conséquences liées à l’industrialisation, mais aussi les paradoxes entre les impératifs liés à la crise écologique et le braconnage lié à la survie des plus pauvres. Par une approche naturaliste, l’esthétique se charge d’une émotion immiscée dans la brume traversée par les bateaux, symboles des enjeux du lieu.

Les vues aériennes (drone, hélicoptère) offrent un état des lieux, telle une radiographie permettant d’étudier l’anatomie topographique de ce territoire. La végétation rappelle les bronches pulmonaires, tandis que les limons drainés et les cordons sableux s’apparentent au système lymphatique, aux os et aux vaisseaux bleutés ramifiés. Par cette imagerie, le cinéaste-géographe vient sonder la « pathologie du paysage » et l’émotion créée par la beauté plastique des images et la fragilité du territoire. Il nous invite à réfléchir à la manière dont nous pourrions le protéger.

Vu du ciel, le paysage semble s’humaniser tandis que les êtres humains qui le peuplent s’apparentent à des animaux. Dans la forêt brumeuse, fantomatique, les hommes apparaissent comme des morts-vivants arpentant la forêt pour traquer le braconnier Elia. Les gilets roses de certains font écho aux flamants roses. La prise de vue révèle à la fois la beauté de cette espèce, mais aussi l’hégémonie, la toute-puissance de l’homme qui domine le delta.

Delta est un mélange de réalité et de fiction. Michele Vannucci enregistre les difficultés des personnes qui travaillent dans cet environnement hostile. Les images immiscées dans la fiction renforcent la violence et la véracité des évènements, les points de vue à des époques différentes. Sous Mussolini, la propagande fasciste a fait de la « conquête du delta » un enjeu national avec ces braccianti, sur les digues, en haillons devant leur petite chaumière.

Vivre sur le Po est rude dans les années 1940, il semble encore plus aujourd’hui : comment faire cohabiter deux univers, l’agriculture industrielle d’un côté, la nature sauvage de l’autre ? Tout en rendant hommage à ce territoire, Michele Vannucci pose son regard désolé sur le delta au paysage vide et lance un appel à défier la catastrophe à l’œuvre. L’Homme est à la fois responsable et seul capable de remédier à la destruction du paysage, en faisant son lieu d’habitation, en s’y ancrant de manière durable et respectueuse. Les braconniers sont des pêcheurs qui habitaient eux aussi le territoire par le passé. Le personnage d’Elia témoigne de l’attachement et de l’amour de ces hommes pour leur territoire.

Le film invite à une réflexion écocritique sur notre rapport au monde et l’empreinte que nous y laissons. Il nous offre la possibilité de réapprendre à voir, à comprendre de façon plus juste et nuancée les mutations et les enjeux de ces territoires fragiles. Il réinvente les lieux à travers une esthétique conduisant les spectateurs vers une perception éduquée du paysage. Les corps-paysages, dé-cors, créés, permettent de déceler les liens subtils que le corps entretient avec la nature. Le cinéaste propose le delta comme patient-type pour faire évoluer les mentalités et sensibiliser le public aux enjeux environnementaux complexes et à l’intégration difficile des hommes dans ce milieu deltaïque spécifique.

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