Par Bertrand Tardiveau
C’est une déflagration dont on ne mesure pas encore toutes les retombées. Il y a près d’un an, le 23 mars 2025, quelques semaines avant le sommet mondial des Nations Unies sur l’Océan organisé à Nice, une attaque médiatique clouait au pilori plus de 4 000 navires « destructeurs ». Cette « liste de la honte » composée par l’ONG Bloom exhortait les consommateurs au boycott de bateaux de pêche sur la base de leurs relevés de positionnement satellitaires. Leur crime ? L’utilisation présumée d’un engin de pêche séculaire, le chalut, dans des aires marines protégées. Au-delà des approximations, amalgames, et autre, erreurs manifestes, la brutalité de la campagne avaient marqué le public, mais aussi indigné les professionnels pris pour cible.
Aux côtés de navires géants russes et chinois, se trouvaient en effet plusieurs dizaines de chalutiers artisans de moins de 25 mètres, engagés dans une pêche responsable et encadrés par une réglementation européenne comptant comme la plus stricte au monde. Ce qu’a donc révélé cette fameuse « liste rouge », c’est son approche idéologique de la mer, une vision simpliste de la protection de l’environnement. Son obsession : compartimenter et réensauvager l’élément mobile, en y excluant toute intervention humaine. Quand l’écologie politique devient un totalitarisme, elle stigmatise et elle exclut, plutôt qu’elle n’encourage et accompagne.
Contribuer à l’autonomie alimentaire
Les défendeurs de Bloom se prévalent de servir les intérêts de la pêche artisanale, contre la pêche industrielle. Mais cette distinction est juridiquement inopérante, pour ne pas dire trouble et factice. Pourquoi les « gros » armements travailleraient forcément moins bien que les « petits » ? En les condamnant, on déstabilise surtout des compétences et des équilibres territoriaux qui vont des fournisseurs de l’industrie navale aux distributeurs. Par le jeu naturel des vases communicants, on intensifie par ailleurs la pression anthropique sur la bande côtière. Pourquoi concentrer l’attaque sur la zone Atlantique Nord Est, là où la pêche est régulée et contrôlée sans autre équivalent ?
Par ignorance ou facilité, le chalutage concentre injustement les récriminations. Qu’il travaille dans le fond ou dans la colonne d’eau, sa polyvalence comme sa performance irritent. C’est pourtant le moyen le plus sûr de pouvoir consommer des produits de la mer à des prix abordables. S’il induit des impacts environnementaux, c’est au même titre que n’importe quelle autre activité humaine. Il faudrait ainsi souligner comme l’a montré une étude récente de l’association Shift Project qu’à production équivalente, un chalutier émet largement moins de gaz à effet de serre qu’un élevage bovin. On peut aussi rappeler que les chalutiers contribuent pour une large part à notre autonomie alimentaire et stratégique, avec encore plus de 4 000 emplois directs et 1 200 navires en France, soit environ 30 % des flottilles de pêche, mais aussi 200 000 tonnes débarquées, soit environ 60 % de la production nationale ! Les sacrifier revient à saborder notre filière halieutique. Pire, c’est encourager l’importation de produits de la mer pêchés illégalement, hors des normes environnementales et sociales les plus rigoureuses.
Maintenir le lien avec le vivant
En réalité, la gestion des pêches mérite une approche bien plus subtile, en phase avec le vivant dont elles dépendent étroitement. Leurs métiers prospèrent uniquement par leur diversité, et plus que jamais dans la connaissance fine de la ressource dont ils dépendent. Voilà pourquoi la science reste le meilleur allié de la pêche, dans la détermination des objectifs de gestion et des encadrements techniques. Depuis une vingtaine d’années, une attention constante à innover a permis des avancées considérables dans le suivi des stocks comme dans les techniques de chalutage.
Au-delà d’une cartographie mieux caractérisée des zones ciblées, les trains de pêche ont été allégés, des panneaux à mailles carrées et autre dispositifs ingénieux ont fait leur apparition pour faciliter l’échappement des juvéniles. Tout n’est pas encore parfait, mais des marges importantes peuvent encore être mises en œuvre, en particulier avec le renouvellement des flottilles de pêche. Pour une meilleure sélectivité des captures. Pour une valorisation optimale des débarquements. Pour une exploitation durable des stocks.
Et c’est à travers cette démarche empreinte de respect et de progrès que les activités halieutiques peuvent écrire notre relation au vivant, et cela comme depuis la nuit des temps, dans toutes les mers du globe. Le principe fondamental est clair : le poisson doit nourrir, sur les seuls intérêts que permet sa biomasse, et non servir de capital d’investissement que l’on peut prélever indéfiniment.
Quand la frontière de la soutenabilité est franchie, les pêcheurs en souffrent toujours les premiers. Le prix qu’ils doivent payer à la nature est souvent exorbitant. C’est une raison suffisante pour toujours les conforter dans la pluralité et la durabilité de leurs activités. La pêche reste en effet l’un des derniers métiers qui nous lie directement et étroitement avec le monde originel de nos ancêtres, où les humains vivaient de façon étroite et indissociable avec leur écosystème.

